Traduction d’un article rédigé par Serge RAVET sur Learning Futures.

LES MICRO-CERTIFICATIONS SONT-ELLES LES ENNEMIES MORTELLES DE LA CULTURE ?

Le titre de cet article est inspiré d’un texte écrit en 1935 par le poète français Paul Valéry, que j’ai reçu de mon ami et collègue Philippe Petitqueux (@misterppqx).

Les premiers mots du texte de Paul Valéry sont :

“Je n’hésite jamais à le déclarer, le diplôme est l’ennemi mortel de la culture. Plus les diplômes ont pris d’importance dans la vie (et cette importance n’a fait que croître à cause des circonstances économiques), plus le rendement de l’enseignement a été faible. Plus le contrôle s’est exercé, s’est multiplié, plus les résultats ont été mauvais.”

Qu’est-ce que cela pourrait signifier dans le domaine des badges ouverts (Open Badges), en particulier lorsqu’ils sont utilisés comme moyen de délivrer des micro ou nano-diplômes et des micro-certifications ? La taille du certificat compte-t-elle dans ses effets délétères sur la culture ? Les micro-certifications sont-elles moins nocives que les macro-certifications ? Ou plus ?

Les problèmes commencent à se poser lorsque les moyens priment sur les fins, le jeton numérique (le badge) sur le processus humain (la reconnaissance), la reconnaissance institutionnelle (le test, l’examen menant au diplôme) sur le processus humain (l’apprentissage des individus et des communautés), ce que Paul Valéry identifie comme la prévalence du contrôle sur l’action :

“D’ailleurs, si je me fonde sur la seule expérience et si je regarde les effets du contrôle en général, je constate que le contrôle, en toute matière, aboutit à vicier l’action, à la pervertir… Je vous l’ai déjà dit : dès qu’une action est soumise à un contrôle, le but profond de celui qui agit n’est plus l’action même, mais il conçoit d’abord la prévision du contrôle, la mise en échec des moyens de contrôle. Le contrôle des études n’est qu’un cas particulier et une démonstration éclatante de cette observation très générale.”

Alfie Kohn développe un point de vue similaire: «Heidegger a déclaré que la vie est vécue – informée par et en prévision de – la mort (Sein zum Tode). Par analogie, une classe où l’apprentissage est toujours dirigé vers un test (Lernen zum Examen ?) Est une salle où les idées et l’acte de lire sont vécus comme autant de moyens d’atteindre un but. »( Alfie Kohn. Feel-Bad Education : Et autres essais contradictoires sur les enfants et la scolarité (p. 90). Beacon Press).

Les micro-certifications sont-elles moins nocives que les macro-certifications?

Il n’y a aucune raison de penser que les micro-certifications pourraient être moins dommageables que les macro-certifications. Je dirais même qu’elles sont potentiellement plus dangereuses car plus omniprésentes et plus faciles à mettre en œuvre. Toute personne ayant une certaine autorité au sein du système éducatif formel peut créer ses propres micro-certifications, appuyées par son propre attirail de micro-évaluations, micro-tests ou micro-examens, ouvrant la voie à la prochaine étape : créer des macro-diplômes issus de la compilation des micro-certifications.

Cela ne signifie pas que toutes les micro-certifications soient nuisibles. Les micro-éléments peuvent être utiles et même indispensables, comme les micro-organismes non humains vivant dans notre corps (on estime qu’ils représentent les ¾ de toutes les cellules de notre corps). Cela ne signifie pas qu’un corps humain peut être décrit comme le résultat de l’agrégation de micro-organismes ! Cela ne signifie pas non plus qu’un esprit humain bien formé puisse être décrit comme le fruit de l’agrégation de micro-certifications.

Bien sûr, si nous devons engager un plombier ou mettre notre cerveau entre les mains d’un chirurgien spécialiste du cerveau, nous aimerions savoir quelles sont leurs références, une information qui va au-delà des certificats et diplômes délivrés à la fin de leurs études et qui inclut le développement de compétences professionnelles, le niveau de reconnaissance par leurs pairs, clients / patients, collègues, comment ils s’engagent dans le monde, etc.

Si un esprit humain bien formé, qu’il s’agisse d’un plombier ou d’un chirurgien spécialiste du cerveau, pourrait probablement obtenir de nombreuses micro-certifications, en revanche, il y a peu de chance que le regroupement de micro-certifications conduise à la création d’un esprit bien formé. La même probabilité pour que le travail de Shakespeare soit produit par la combinaison d’un singe et d’une machine à écrire. On ne devient pas plombier, chirurgien du cerveau ou auteur de pièces élisabéthaines par la simple accumulation de compétences discrètes ou de micro-certifications. Il s’agit de la façon dont ils s’engagent dans le monde.

Comme l’écrit Paul Valéry à propos du baccalauréat :

“Le diplôme fondamental, chez nous, c’est le baccalauréat. Il a conduit à orienter les études sur un programme strictement défini et en considération d’épreuves qui, avant tout, représentent, pour les examinateurs, les professeurs et les patients, une perte totale, radicale et non compensée, de temps et de travail. Du jour où vous créez un diplôme, un contrôle bien défini, vous voyez aussitôt s’organiser en regard tout un dispositif non moins précis que votre programme, qui a pour but unique de conquérir ce diplôme par tous moyens. Le but de l’enseignement n’étant plus la formation de l’esprit, mais l’acquisition du diplôme, c’est le minimum exigible qui devient l’objet des études. Il ne s’agit plus d’apprendre le latin, ou le grec, ou la géométrie. Il s’agit d’emprunter, et non plus d’acquérir, d’emprunter ce qu’il faut pour passer le baccalauréat.”

Au-delà des micro-certifications (et des diplômes !)

Si les badges ouverts (Open Badges) ne doivent pas nécessairement être des micro-certifications, que pourraient-ils être d’autre ? J’aime les définir comme un moyen de capter la reconnaissance ; ce sont des instantanés de reconnaissance. La reconnaissance peut être formelle (au nom d’une institution) ou informelle (au nom d’un individu ou d’une communauté).

Alors que les micro-certifications fournissent une représentation fragmentée du monde et des individus, la reconnaissance pourrait fournir une vision globale et continue du passé, du présent et de l’avenir, de son chemin de vie et de son engagement dans le monde.

Les badges ouverts pourraient ouvrir la voie à l’émancipation (et la reconnaissance !) des communautés comme lieux de reconnaissance. Les institutions peuvent se voir déléguer le pouvoir de délivrer les diplômes, mais c’est la communauté qui constitue l’environnement réel où la reconnaissance a lieu.

Le parcours de Thomas Quasthoff en témoigne : refusé à l’entrée du conservatoire de musique de Hanovre, en Allemagne, en raison de son incapacité physique à jouer du piano (il est, en effet, né avec des malformations suite à l’utilisation de la thalidomide), Thomas Quasthoff fut par la suite reconnu comme l’un des grands baryton du XXe siècle.

Il y a des légions de jeunes qui sortent de l’école sans reconnaissance ou qualification, élèves de l’école buissonnière, élèves décrocheurs (ou plutôt repoussés!) qui, comme Jean-Paul Gaultier, ont réussi dans la vie. Le monde réel leur a offert des possibilités que le micro-monde scolastique leur avait refusé.

Référence :

Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076. French and English translation.

 

Catégories : Open Badges

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